On s'attendait, après l'immense succès d'Elden Ring et de son extension Shadows of the Erdtree, que From Software continue d'exploiter cette juteuse licence si appréciée depuis son arrivée en 2022. On s'attendait moins en revanche à ce qu'ils s'en servent pour de l'expérimentation. Annoncé en 2024, Elden Ring Nightreign a pris tout le monde de court : focus sur le multijoueur et la coop', rogue-lite couplé à du Battle Royale, et recyclage de boss mythiques de Dark Souls... Qu'est-ce donc que cette diablerie ? Désormais manettes en main, on peut enfin se prononcer sur cet étrange virage qu'a pris le studio et la licence. Et surtout, répondre à la question : est-ce que c'est bon ?
Commençons simplement : Nightreign est un jeu qui reprend tout le gameplay et commandes d'Elden Ring, modifie quelques points, et l'injecte dans un game design complètement différent. Ceux qui sont familiers avec les jeux From Software seront familiers avec les contrôles du personnage, les coups possibles, les armes, les sorts... Puisque tout ce contenu est tiré du jeu de base. Mais plutôt que de créer son propre personnage, on va en choisir un pré-fait, et qui disposera de 3 compétences uniques. À commencer par un skill passif qui consiste à donner une première saveur au personnage, comme "boost de dégâts quand vous sortez d'une altération" ou bien "Garde d'acier" (quand vous appuyez sur Rond avec le bouclier levé). Ensuite, une compétence activable avec Triangle + L2 qui est la compétence dite "Technique" : un grappin, une mini tornade, un dash... Il s'agit là d'une compétence rapidement et régulièrement utilisable, se rechargeant dans le temps. Enfin, vous pourrez aussi choisir une compétence Ultime qui s'active avec Triangle + R2, qui se recharge en infligeant des dégâts. Ces Ultimes vont de "gros dégâts monocible" à "invisibilité de 10 secondes pour tous les alliés", ou bien une marque sur les ennemis qui redonnera des PVs lors des coups.
Avec ce personnage, on part seul ou avec des amis dans une run ciblant un boss final, un Seigneur de la Nuit. Le match lancé, on se retrouve propulsé sur une carte en mode Battle Royale : on débarque à un coin, et au fur et à mesure que le temps passe, un mur de flammes condamnera les lieux. S'enclenche donc une course à l'exploration et au loot, où l'on enchaînes les ruines et cathédrales pour frapper des mini-boss, looter les meilleurs armes possibles, récupérer de l'expérience afin d'être prêt à affronter un boss pour conclure une journée d'exploration. Puis rebelote une seconde fois : sur la même carte depuis le lieu de l'affrontement, on repart explorer et découvrir la map, accumuler un maximum de ressources pour réaffronter un autre boss de nuit, plus difficile. Ce deuxième boss vaincu, on pourra alors se rendre au sanctuaire du Seigneur de la Nuit ciblé initialement, et tenter de le terrasser. Que vous échouiez ou que vous réussissiez, vous récupérerez des reliques à la fin de votre run, équipable à votre personnage, pour vous donner un peu plus de forces lors de la prochaine run. Où vous serez lâché dans un lieu différent, où les lieux seront disposés différemment, où les loots seront nouveaux, et les unes et autres paires de boss intermédiaires viendront vous éprouver lors des nuits avant d'affronter le Seigneur final.
Voilà Nightreign : un From Software qui reprend tout Elden Ring pour faire quelque chose de complètement nouveau. Disons-le de suite : si votre plaisir dans un jeu c'est de prendre son temps, de flâner, de déguster les paysages créés par les artistes, Nightreign n'est pas pour vous : il s'agit d'une course intense de jusqu'à une heure, qu'il faudra apprendre à maîtriser dans ses pièges et opportunités. Aimer Elden Ring ne veut en rien dire qu'on va aimer Nightreign, et inversement.
Il n'aura pas échappé aux joueurs que Nightreign semble emprunter quelques éléments à Elden Ring, et même en-dehors. En jeu, le constat est d'autant plus flagrant : presque toutes les ressources graphiques sont issue du jeu de base et du DLC. De même que les boss à affronter : Chasseur de Perles, Revenant Royal, Ombre de Zamor... On est face à un florilège de têtes connues, piochant dans le DLC sans vergogne. Et même plus loin encore puisque l'on retrouve des boss de Dark Souls III, Dark Souls II et même du premier Dark Souls ! Il n'y a bien que les 8 Seigneurs de la Nuit qui sont uniques au jeu en termes d'affrontement. Plaisant, la plupart ne figureront pas dans les annales des meilleurs boss de la série, même si Fulghor a un aspect très traumatique dans son déroulé qui sait laisser une trace (particulièrement sur notre fessier).
Musicalement également, Nightreign reprend sans vergogne une tonne de pistes du jeu de base. Si vous aimez le thème du Cerf ou celui des Apôtres Sanctechaires, vos oreilles seront heureuses quand vous les recroiserez. Quant aux autre thèmes, s'ils sont à nouveau plaisants, on y trouve moins de choses mémorables, et on sauvera cette fois-ci plutôt le thème de Caligo.
Enfin, sur l'aspect technique, Elden Ring n'était pas une baffe technique en 2022 et cet état de fait reste le même en 2025. La direction artistique continue de faire la force du titre. Bien que cette fois-ci, on hausse les sourcils devant des choix visuels au croisement entre la fantasy vénérable et old school et un style très adolescent dark sasuke. De quoi laisser circonspect et partagé, quand on passe des grands aplats de couleurs violacés au grand désert apocalyptique de The Ringed City.
Quand on effeuille le jeu, on remarque avec plaisir comment tous les éléments de gameplay ont été transposés et transformés pour créer cette expérience nouvelle. On peut toujours jouer avec n'importe quelle arme et sort, mais la classe de notre personnage va déterminer la croissances de nos statistiques, ainsi la magicienne sera naturellement bien plus apte avec les sorts que les autres personnages. Le Gardien, un aigle humanoïde géant, dispose d'excellentes statistiques pour ses PVs et la Force, mais se montre très mauvais en Dextérité. Vos heures sur Elden Ring vous aideront à voir clair dans la façon de l'équiper, maximisant donc les épées lourdes plutôt que les Katanas. Pour les néophytes, ils observeront que les armes indiquent bien moins de dégâts que celles équipées. La Duchesse, elle, est taillée comme un canon de verre avec des esquives très rapides et de très bonnes statistiques de Dextérité. Et ne cherchez pas la possibilité d'infléchir ces distributions : point de points à répartir dans les différentes statistiques à un site de Grâce lors d'un passage de niveau. On presse Croix et l’attribution se fait de manière prédéterminée. On ne joue pas son personnage, on joue un personnage. Et pour aller vite, les développeurs ne nous demandent que de confirmer le passage de niveau. Pas le temps de choisir sa distribution de stat' : on clique et on prend un niveau directement. Tout est préconfiguré selon votre personnage : le Gardien a la meilleure croissance de PV, l'Anachorète (la Mage) la meilleure croissance de Magie et de PC (la mana), le Rôdeur sera équilibré... Et une prise de niveau dans Nightreign n'a pas le même impact que dans Elden Ring: imaginez-vous plutôt en prendre 5 ou 10 d'un coup ! Ici, le niveau Max est le niveau 15, donc si vous arrivez niveau 7 vous avez déjà la moitié de vos stats finales. Vous devinerez donc qu'il est important de courir après les runes pour monter de niveau. Et pour ça, il faut bien maîtriser la carte.
En début de partie, vous débarquerez dans Limveld, une carte reprenant toute les ressources de la Limgrave de Elden Ring. Le terrain restera toujours identique, mais les lieux d’intérêts changeront constamment d'emplacement : des tours de Mage vous demanderont de briser un sceau à proximité pour entrer dans le bâtiment, des camps vous demanderont d'affronter 3 mini-boss pour les compléter, des forts vous permettront d'obtenir une carte révélant divers trésors de la région... le tout disposé presque aléatoirement. On y court pour prendre les runes, mais aussi de l'équipement : vaincre un boss permet ensuite de choisir un objet parmi 2 ou 3, que ce soit un buff ("+20% de restauration de PV par fiole") ou une arme. Si le boss était un boss de feu, alors de meilleures chances d'avoir une arme de feu vous seront octroyées, mais rien n'est garanti. Quand vous ciblez le boss de la run en début de partie, vous connaissez sa faiblesse élémentaire, donc il devient intéressant de jouer autour de ça. Le Tricéphalos étant vulnérable aux dégâts sacrés, vous allez vouloir terminer le plus de camps sacrés possibles pour obtenir la meilleure sélection d'armes sacrés pour vous faciliter la tâche. Mais vous aurez aussi intérêt à aller chercher des fioles sacrées pour mieux vous soigner en combat, donc il faudra aller aux églises. Et les camps sacrés étant espacés entre eux, il faudra faire d'autre camps sur le chemin. Et pourquoi pas affronter ce boss de terrain qui se balade tranquillement ? Il rapporte lui. Ah, et on pourrait passer au Château, toujours au milieu de la carte, rempli d’ennemis très forts mais très généreux en runes... La carte est empli d'opportunités, et selon les choix que vous faites et le chemin que vous prendrez, elles s'avèreront payantes ou très coûteuses. Car n'oubliez pas que la carte se refermera avec le temps : se lancer dans un boss difficile en bout de carte après une journée bien avancée peut se révéler très dangereux, avec le terrain se refermant sur vous en plein combat vous forçant à abandonner tout vos efforts. Et sans chronomètre à l'écran pour vous dire quand la mécanique de battle royale s'enclenchera, il est bien difficile de se programmer ce genre de risque à la milliseconde près.
Cette formule et cette maîtrise, qui résulte de la digestion du genre Battle Royale et Rogue-lite, est ce qui rend Elden Ring Nightreign prenant. On ne s'arrête jamais, on est toujours dans la course, les sessions sont intenses et décrocher la victoire se fait avec plaisir. On retrouve là l'ADN de la formule, celui de frayer son chemin en terre hostile encore et encore jusqu'à la victoire. Les personnages se complètent bien, se jouent très différemment, et les 8 boss du jeu ont suffisamment d'identité pour que l'on ait aucune grosse impression de redite (sauf un peu sur le dragon, là on est en terre connue). La digestion initiale n'est pas facile, plutôt déroutante, mais ça fonctionne et on s'amuse. Même si le jeu est loin d'être sans reproche.
Une heure, c'est long. Et une heure de Nightreign, c'est épuisant : on court partout, on planifie tout, on réadapte dès qu'il le faut, et on est jamais sûr de décrocher l'arme que l'on veut ou, plus incertain encore, la victoire. C'est pourtant la durée d'une session complète, quand on parvient à survivre les deux jours, et affronter (mais pas forcément vaincre) le Seigneur de la Nuit. Si vous disposez de bons amis en vocal, la charge mentale de toute la planification s'allège considérablement par rapport au jeu avec des inconnus, mais Nightreign reste une expérience qui demande beaucoup d'investissement. Et pour quelle récompense ? Le plaisir de vaincre sans nul doute, mais à côté de ça on gagne des reliques, contenant des buffs à donner à nos personnages. "Vigueur+3", "Augmente les attaques de Foudre". Ces récompenses font croire qu'on peut se créer des builds, devenir plus fort grâce à elle, mais la réalisé est que "Vigueur +3" ne correspond qu'à un malheureux bonus de 60PV, balayé sans conteste par une prise de niveau. L'augmentation des attaques d'un certain type ? comptez plutôt du 5%, si ce n'est pas plutôt +3 points de dégâts ! Heureusement certains bonus influent réellement sur le jeu, comme un bonus permettant au Gardien de faire des tornades lors des attaques lourdes à la hallebarde. Très spécifique, mais on sent une petite différence en jeu. Également, que notre fiole soigne les alliés à proximité a un impact réel sur notre approche du jeu. Mais ces quelques bons bonus sont noyés au milieu de la médiocrité : on se croirait dans Nioh, à trier des équipements sans valeur pour dénicher la belle perle dans l'océan de déchets. Sauf que la Team Ninja a raffiné son design et surtout ses options de tri et de nettoyage efficace.
Quant à cette carte, très plaisante à jouer, manque de renouvellement sur plusieurs dizaines d'heures. Une mécanique finit par faire son apparition, modifiant des zones de terrains en Cimes enneigées, ou en terres de magma. Ces terrains rares apportent des bonus très conséquents à qui les maîtrisent. Mais malgré tout, les changements de dispositions et d'éléments ne peuvent lutter contre une certaine redondance du jeu. Un certain manque de nouveauté, de renouvellement, de folie transparaît du jeu petit à petit. Et la frustration de ces camps, on pourrait la crier : quand vous avez besoin d'une arme de feu pour le boss final, c'est bien évidemment ce moment où les armes de feu se font rares. Et quand bien même vous en trouvez un, rien ne vous garantit que vous trouverez une quelconque arme de feu ! Le joueur n'a que peu de maîtrise de l'aléatoire du jeu, aussi on se rabat intégralement sur les options sûres que l'on maîtrise : la mine pour l'amélioration des armes, les églises pour les fioles, et le Château pour la tonne de runes qu'il rapporte. Plutôt que de courir à travers la carte à la recherche d'une arme du bon type, on préfère sécuriser les niveaux si salvateurs pour se donner une bonne chance de réussite.
Aussi se pose cette question : Quel avenir pour Nightreign ? Pour le joueur qui a vaincu la totalité des Seigneurs de la Nuit, il n'y a que l'addiction pour trouver prétexte à jouer puisque les reliques donnent des bonus minables et les apparences à débloquer sont rares. From Software propose d'acheter un DLC qui débloquera de nouveaux personnages et du contenu supplémentaire en fin d'année, ce qui est bien. Cela donnera envie de relancer quelques parties de plus. Mais pour nous captiver sans nous faire soupirer, il faudra un peu plus. Car le savant mélange du renouvellement des parties, des récompenses ouvrant de nouvelles voies de jouabilité, des expériences incongrues à raconter à ses amis, est pour l'instant assez brouillon. From Software a promis des "boss améliorés", et l'arrivée du mode Duo, mais silence radio du studio sur les problématiques d'équilibrage de la carte, du contenu, et du travail sur la rejouabilité du titre. On s'attend donc, une fois les Seigneurs vaincus, à ranger le jeu dans un coin pour n'y revenir au mieux qu'en fin d'année avant de le quitter à tout jamais, plutôt qu'il devienne un titre qu'on s'amuse à relancer de temps en temps.
Soyons sévère, mais soyons juste : Elden Ring Nightreign montre que From Software sait faire une expérience multijoueurs plaisante, quand bien même celle-ci souffre encore de quelques défauts techniques (matchmaking, réseau...). La boucle est prenante, les concepts empruntés à droite et à gauche bien adaptés : c'est de la bonne. Et il est plaisant de naviguer en terre inconnue, d'apprendre à maîtriser le lieu, les boss, et où sécuriser son loot : ici on sait qu'on aura des Sceau Sacrés, là des Bâtons de Mage, à cet endroit des Arcs... des petites choses à apprendre qui enrichissent notre pattern de progression. Mais le jeu montre aussi encore tous les challenges qu'a à surmonter le studio pour créer une œuvre qui ne s'épuise pas sur elle-même comme un mauvais rogue-lite. De l'équilibrage, du contenu, du renouveau de la carte... Ce sont ces points qui feront passer Nightreign du jeu sympathique à l'excellence. En l'état, on apprécie autant qu'on s'étouffe sur certains point de design, et le recyclage massif du jeu. Ceux qui ont un groupe d'amis arriveront à trouver l'énergie pour aller jusqu'au dernier boss, et continuer d'apprendre toutes les petites subtilités de design du jeu. Pour les autres, On craint fort que la répétitivité de l’œuvre ne soit l'adversaire le plus coriace à affronter, et qu'ait à affronter From Software.