Les ninjas ne meurent jamais : ils attendent, dans l’ombre, le moment parfait pour frapper à nouveau. Avec Ninja Gaiden : Ragebound, The Game Kitchen (Blasphemous) et Koei Tecmo ravivent la légende avec un épisode qui vise autant les nostalgiques de la trilogie NES que les nouveaux-venus. Pas de 3D clinquante ni de surenchère gratuite : ici, la lame tranche net, et chaque erreur se paie cash. Mais derrière sa brutalité assumée, Ragebound cache une richesse tactique et une fluidité qui font honneur au nom qu’il porte.
On ne change pas les bonnes habitudes : l’histoire débute dans le Clan Hayabusa, ravagé par une série d’attaques démoniaques. Kenji Mozu, disciple de Ryu Hayabusa, se voit contraint de s’allier à Kumori, une kunoichi du Clan de l’Araignée Noire, ennemi juré depuis des générations. Cette alliance improbable va les entraîner d’une forêt mystique à des cités cyberpunk, jusqu’aux portes du royaume démoniaque. L’intrigue reste minimaliste, mais sert efficacement de moteur pour enchaîner des tableaux nerveux, avec quelques cinématiques en pixel art rendant hommage à la série originelle. Ragebound, c’est d’abord une question de sensations?: celles d’une maniabilité sans faille, qui exige précision, réflexes et maîtrise du timing. On court, on saute, on dash et on s’accroche. Chaque commande répond au doigt et à l’œil, renforçant la sensation grisante de contrôle total?: à aucun moment, on ne peut accuser le jeu de son échec. Exit Ryu, le gameplay s’articule autour d’un duo inédit : Kenji, maître du katana, privilégie le corps-à-corps et l’esquive millimétrée, tandis que Kumori, kunoichi rompue à l’art du kunaï et de la téléportation furtive, introduit des phases plus stratégiques et des puzzles de plateforme. Le jeu alterne donc entre affrontements haletants et séquences un poil plus cérébrales, même si les phases avec Kumori se font un peu trop rares pour déployer leur plein potentiel.
Une innovation majeure de gameplay : l’Hypercharge, qui introduit une gestion du risque?: sacrifier un peu de vie pour déclencher une furie destructrice ou frapper patiemment pour venir à bout d’un ennemi coriace ? Autre possibilité : slasher un mob de base porteur d’une aura, qui nous chargera notre Hyperchage “gratuitement”. Le Guillotine Jump, quant à lui, confère une verticalité et une liberté d’action inédites?: rebondir sur un ennemi, esquiver un projectile à la dernière seconde, ou improviser une trajectoire pour rejoindre une plateforme lointaine deviennent non seulement possibles, mais rapidement indispensables. Ragebound n’est pas un pur die and retry. Il est tout à fait possible de parcourir les niveaux sans y laisser trop de plumes (du moins en mode normal), le challenge étant vraiment bien équilibré. Ni trop abrupte, ni trop aisé.
Le level-design, taillé pour servir l’action, alterne niveaux très horizontaux et segments plus verticaux où le Guillotine Jump exprime tout son potentiel. On aurait parfois aimé un peu plus de folie dans la construction des environnements et des phases de plateforme, mais chaque zone conserve une identité affirmée et une cohérence avec la progression narrative. Pour faciliter notre progression, on peut acheter des talismans à la boutique, moyennant quelques scarabées dorés ou bleus ramassés dans les niveaux. On regrette tout de même que certains talismans soient un peu “cheatés”, facilitant trop grandement des passages censés êtres challengeants. Les boss de Ninja Gaiden : Ragebound sont une vraie réussite. Pensés comme un examen final des compétences acquises jusque-là. Les affrontements ne se contentent pas de jouer la carte du spectaculaire?: ils obligent à bien observer les patterns des boss et à trouver la stratégie la plus efficace pour en venir à bout. On peut citer Rhyvashi, démon de foudre dont les arcs électriques transforment l’arène en piège mortel?; ou encore Deikrag, gargouille incandescente volant en trajectoires imprévisibles. Le boss final quant à lui est particulièrement retors.
En ligne droite, la campagne se boucle en 5 à 6 heures. Une durée de vie un peu courte pour ceux qui ne s’intéressent pas au scoring. Mais s’arrêter là serait passer à côté de l’essence même de Ragebound. Un système de scoring est bien sûr de la partie, et même des défis propres à chaque niveau comme finir un niveau sans mourir, tuer des ennemis avec des attaques hyperchargées ou des attaques guillotine. Le jeu propose également un mode difficile, qui ne se contente pas de rendre les ennemis plus forts ou plus nombreux, mais qui ajoute carrément de nouveaux types d’ennemis, et modifie les niveaux. Certains talismans modifient les règles pour pimenter les niveaux, et on trouve même des niveaux secrets qui poussent le challenge à l’extrême. Derrière sa surface légère, ce Ninja Gaiden cache en réalité une vraie profondeur.
Sur Nintendo Switch 2, Ragebound se montre stable en toutes circonstances, mais limité à 30 images par seconde, comme la version Switch. Un peu dommage… Les chargements, d’une rapidité exemplaire (souvent en dessous des cinq secondes), permettent d’enchaîner les tentatives sans frustration (notamment contre les boss). Je ne saurais que trop vous conseiller de jouer au Pro Controler, les joycons “faisant le taf”, mais l’absence d’une véritable croix directionnelle se fait vraiment sentir. L’univers sonore est à l’image du jeu?: un très bon mix entre rétro et modernité. La composition signée Sergio de Prado (Blasphemous) se mêle aux signatures légendaires de Keiji Yamagishi, Kaori Nakabai et Ryuichi Nitta, responsables des musiques cultes de la trilogie NES. Résultat : une bande originale qui pulse et galvanise, mais qui sait aussi s’effacer pour laisser s’installer une tension avant de revenir sublimer un moment clé. Les bruitages eux aussi sont travaillés : le sifflement d’un kunaï, le claquement d’un katana, ou l’explosion étouffée d’un ennemi vaincu nous donnent l’impression d’être dans la peau d’un ninja.
Ninja Gaiden : Ragebound incarne le parfait équilibre entre hommage et renouveau. Son gameplay, d’une précision chirurgicale, se révèle grisant. Chaque victoire se mérite et chaque défaite aiguise notre détermination. La direction artistique et la bande-son, bien dans l’esprit de la saga, nous font nous sentir comme à la maison. Malgré une campagne principale courte et des talismans qui peuvent déséquilibrer le gameplay (heureusement optionnels), la rejouabilité est absolument colossale grâce aux modes Difficile, Talismans Challenge et Secret Ops, qui transforment l’expérience en un défi permanent. Avec un level-design un poil plus ambitieux et des phases avec Kumori moins anecdotiques, le titre de The Game Kitchen aurait atteint l’excellence. En l’état, c’est un très bon jeu, qui fait honneur à cette licence mythique.