Après deux années passées en Early Access, Cross Blitz sort enfin de son long sommeil. L’ambition de Tako Boy Studios est claire : livrer un jeu de deck-building, fusionnant les mécaniques classiques d’un jeu de cartes avec la structure narrative ambitieuse d'un véritable RPG. Il est l’heure d’embarquer vers l'île fantastique de Crossdawn Isle pour voir ce que le titre a dans le ventre.
Si Cross Blitz était simplement un roguelite de plus à la direction artistique générique, il n’aurait sûrement pas eu mon attention, même en tant que fan de TCG. Mais voilà : le jeu propose un mode narratif (Fables) complet et qui fleure bon l’époque 16 bits. On peut incarner cinq protagonistes, chacun avec sa propre quête et ses propres enjeux dans le monde coloré de Crossdawn Isle. Redcroft, le lion guerrier, se retrouve à la merci d'une princesse corrompue et doit négocier le sort de son équipage. Violet, une pop star énigmatique, cherche un artefact légendaire pour contrer un doppelgänger qui usurpe son identité. Seto, petit mais costaud, entreprend un voyage pour retrouver son maître. À cela s'ajoutent deux nouveaux personnages : Quill, le pirate roublard, qui vole pour sa famille, et Mereena ….
Certes, ces histoires ne sont pas des chefs-d'œuvre narratifs. Mais elles possèdent une chaleur, une authenticité, et surtout une cohérence qui nous maintient en haleine. Les dialogues sont savoureux, souvent teintés d'humour et imprégnés de l’esprit pirates, et les personnages secondaires souvent hauts en couleurs.
On déambule sur une carte divisée en plusieurs hexagones connectés entre eux, présentant plusieurs points d’intérêts. Les zones de combat déclenchent un duel de cartes avec un ennemi, les coffres contiennent des ressources, et les magasins nous permettent d’acquérir de nouvelles cartes ou reliques à utiliser en combat. La progression n’est pas totalement linéaire, le jeu nous offrant des chemins alternatifs à débloquer en remplissant certains objectifs secondaires. C’est simple, efficace, et ça nous replonge immédiatement dans ces RPG de l’époque Super Nintendo. Le pixel art participe grandement à cette ambiance : chaque décor, de la forêt tropicale aux côtes caribéennes, nous crie “aventure”. Le gros point fort de ce mode Fables, c’est qu’il n’est pas juste un tutoriel déguisé. C’est une vraie campagne, qui se déploie sur une quarantaine d’heures en tout, et où l’aspect progression de notre personnage et de notre deck est au cœur de l’expérience. Comme dans un véritable RPG. Les différents personnages, leur histoire propre et leur deck différent permettent aussi d’éviter le sentiment de lassitude, avec un gameplay qui se renouvelle assez. On peut toutefois regretter l’aspect un poil trop bavard du mode, les dialogues étant vraiment très nombreux.

Tout ça, c’est très bien, mais si Cross Blitz se limitait à parcourir des hexagones et à lire des dialogues, on en aurait vite fait le tour. L’autre grande force du jeu réside dans son gameplay, qui s’inspire grandement des jeux de cartes TCG. Quiconque a déjà joué à Magic The Gathering ou autres Hearthstone trouvera rapidement ses marques. On constitue un deck de 30 cartes, composé de créatures et de sorts, que l’on va poser sur notre terrain moyennant un coût de mana, qui augmente d’une unité à chaque tour. Là où Cross Blitz innove, c’est que le terrain de jeu des deux joueurs est une grille de 8 positions, et de deux rangées (avant et arrière). Pourquoi ? Car à l’inverse d’un Hearthstone, la phase de combat se déroule de manière automatisée. Une fois nos cartes jouées, on appuie sur le bouton “Blitz”, et c’est parti pour le combat. Chaque créature va attaquer celle qui se trouve en face d’elle, sur la même rangée. Il faut donc réfléchir soigneusement à l’endroit où on pose ses créatures, en fonction du placement des unités adverses. Naturellement, s’il n’y a pas d’unité en face, c’est directement le joueur adverse qui est attaqué, baissant ses points de vie d’autant que la valeur d’attaque de notre créature. Bien évidemment, pour pimenter les affrontements, on trouve aussi des cartes sorts à effet immédiat, et même des cartes pièges qui se déclenchent selon des conditions précises, à la Yu-Gi-Oh. Avec les 500 cartes disponibles, cela laisse tout loisir de constituer des decks aux petits oignons, en fonction de notre style de jeu.
Chaque protagoniste dispose de quatre arbres de compétences, que l’on peut compléter en remportant des victoires. Choisir les bonnes cartes avec les bons passifs est donc crucial. Et si on ne dispose pas de ces cartes, il est possible de les crafter à l’aide des matériaux récoltés. Cette liberté dans la construction des decks est vraiment gratifiante, et laisse libre court à notre imagination : privilégier un style agressif et rapide, ou préférer une approche centrée sur la réaction et le contrôle des unités adverses, tout est possible. Le petit game changer, ce sont les reliques (plus ou moins l’équivalent des artefact dans Magic). Ces objets permanents peuvent modifier assez radicalement notre façon de jouer, ainsi que celle de nos ennemis, et nous obligent à adapter notre plan de jeu. Par exemple, un ennemi qui dispose d’une relique infligeant un dégât à la première créature qu’on invoque change radicalement notre approche de la bataille. Une façon astucieuse d’éviter la répétition en jouant notre deck toujours de la même façon. Attention tout de même : comme de nombreux jeux de cartes, Cross Blitz n'est pas sans défauts. Le jeu souffre de quelques problèmes d'équilibrage, certains decks ou stratégies s'avérant trop puissants comparés à d’autres, notamment les decks “aggro” et agressifs.

Si Fables nous offre une structure narrative rassurante, le mode Tusk Tales nous propulse dans un trou noir de délicieuse incertitude. Ce mode roguelite propose une expérience radicalement différente : des cartes générées aléatoirement, douze ennemis différents à affronter, et des chemins qui ne sont jamais les mêmes d'une partie à l'autre. Une structure familière pour les aficionados de Slay the Spire : on choisit un mercenaire parmi plusieurs options, on construit notre deck au fil des rencontres, on achète des reliques pour orienter notre style de jeu, et on tente de survivre le plus longtemps possible. Évidemment, différents embranchements s’offrent à nous avec un système de risque/récompense : chaque décision a une conséquence. Combattre un ennemi ? On gagne des cartes, mais on risque aussi de perdre de la santé. Visiter une boutique ? On pourrait y trouver l’objet tant convoité, mais aussi faire une mauvaise affaire qui nous fait perdre du temps. Un mode qui ne se prend jamais trop au sérieux. Il y a une légèreté dans le ton, et une acceptation du chaos qui rend chaque partie mémorable, et souvent hilarante. On peut souvent transformer une débâcle prévisible en victoire grâce à une relique heureuse, ou tout perdre à cause d'une mauvaise décision. Cela rend la RNG au roguelike plus facile à supporter, et c’est même cette imprévisibilité qui rend ce mode si addictif. Cependant, il faut le noter : tous les decks de départ ne sont pas équilibrés en termes de puissance, ce qui peut frustrer pendant nos premières tentatives.

Il est impossible de parler de Cross Blitz sans saluer son pixel art très réussi. Les animations sont fluides, les décors racontent une histoire en quelques pixels, et les personnages sont pleins de vie. Surtout, le jeu reste lisible en toute circonstance, n’abusant pas d’effets visuels dans tous les sens. La bande sonore, composée par les synthétiseurs de Fat Bard, complète parfaitement cette direction artistique. Des mélodies accrocheuses, et un sens du rythme qui accompagne chaque moment clé du jeu. Plus calme lors des phases d’explorations, plus frénétique durant les combats.
Cross Blitz est un rare exemple de jeu de deck-building indépendant qui réussit à combiner qualité de gameplay, ambition narrative, et direction artistique cohérente. Si vous êtes fatigué des roguelites génériques ou des jeux de cartes sans âme qui pullulent sur le stores, Cross Blitz est une alternative parfaite à l’excellent Slay The Spire. Seuls quelques problèmes d’équilibrage inhérent au genre, et un mode campagne un poil trop bavard pour son propre bien sont à déplorer. Pour le reste, Tako Boy Studios a mis plus de deux années à affiner ce projet en Early Access, et le résultat en vaut vraiment la peine. Pour les fans de jeux de cartes, c’est un incontournable. Pour les amateurs de petits RPG rétro et de pixel art, c’est une porte d’entrée toute trouvée.
Dernière modification le 24/11/2025 à 17:01.
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