On pensait qu'il avait fini par se faire écraser par une botte cloutée ou bouffé par un troll, mais non. Styx, le gobelin le plus grossier, le plus fourbe et – avouons-le – le plus charismatique de la fantasy est de retour. Après un Shards of Darkness qui commence à dater, Cyanide Studio nous ressort sa mascotte verte avec Styx: Blades of Greed.
Cette fois, notre ami gobelin part à la recherche du Quartz, un minerai qui lui octroie des pouvoirs magiques pour devenir plus puissant. Impossible de parler de Styx sans évoquer sa gouaille. Le quatrième mur ? Il l'a explosé à la dynamite il y a longtemps. Styx commente nos échecs, se moque de notre façon de jouer et insulte les développeurs. C'est gras, c'est vulgaire, c'est du Styx tout craché. Si vous étiez allergique à l'humour du précédent, fuyez. Pour les autres (dont je fais partie), c'est un régal d'entendre le gobelin y aller de son petit commentaire.
Dès les premières minutes, le constat est sans appel : le saut générationnel et le passage à l'Unreal Engine 5 sont visibles. Les environnements, que ce soit les ruines elfiques d'Akenash ou le village luxuriant de l'Aube Turquoise, gagnent en détails. Le travail sur l'éclairage est capital pour un jeu d'infiltration, et ici, c'est un sans-faute. Les ombres sont dynamiques, profondes, et offrent un terrain de jeu lisible mais magnifique. On est loin des textures un peu baveuses de l'opus précédent. Styx lui-même a gagné en finesse (si l'on peut dire), avec des expressions faciales encore plus vicieuses lors des exécutions. On regrette par contre une optimisation aux fraises, du moins sur la version test. Même sur une configuration solide, le framepacing et le stuttering sont présents. Et le DLSS n’y change rien. Gageons qu’une mise à jour viendra rapidement améliorer tout ça.
Manette en main, on retrouve les sensations pures de la série. Styx est fragile. Très fragile. Le combat frontal reste, comme toujours, une punition (et c'est tant mieux). Si on est repéré, on est morts, à moins de très vite dégainer sa dague et prier pour qu'il n'y ait pas d'autres gardes alertés aux alentours. L'air de rien, Styx est toujours un jeu d'infiltration pur et dur, sans compromis. L'architecture des niveaux permet de profiter pleinement de la palette de mouvement de notre gobelin pour occire nos ennemis discrètement. Coffres, armoires et plaques d'égouts sont autant de cachettes utilisables. Certes, ce level design sonne un peu artificiel, mais c'est le prix à payer pour un résultat qui fonctionne manette en main. La verticalité, marque de fabrique de la série, est ici poussée à son paroxysme. On grimpe, on se balance, on chute (souvent), et quel plaisir de voir le niveau s'étendre autant vers le haut que vers le bas.
Styx peut également compter sur ses pouvoirs. On retrouve les classiques : invisibilité, clonage et vision d'ambre. Tous ces pouvoirs consomment de l'ambre (mana), une ressource précieuse qui part très vite, obligeant à utiliser les capacités avec parcimonie. Chaque situation demande de bien étudier les lieux et les ennemis en présence pour choisir la meilleure méthode. Un côté puzzle renforcé par les nouveaux pouvoirs liés au Quartz. Sans trop spoiler, la capacité de manipuler certaines matières pour créer des passages ou des pièges offre des solutions parfois bien sadiques aux situations. C'est fluide, c'est créatif, et ça permet de varier les plaisirs entre deux assassinats. Car Styx reste un enfoiré qui privilégie l'assassinat bien lâche au "no kill". Un système d'artisanat permet également de créer des outils (fléchettes, pièges...) via des établis.
La grosse nouveauté de cet épisode, c'est l'aspect moins linéaire de la progression. Fini le découpage trop rigide des missions. Blades of Greed lorgne du côté du Metroidvania avec des zones plus ouvertes et interconnectées. Le principe est simple mais efficace : on bute sur un obstacle, on rage un peu, et on revient plus tard avec le bon pouvoir de Quartz. Cette nouvelle structure donne une sensation de liberté grisante. L'exploration est récompensée, et on se surprend à fouiller chaque recoin non plus seulement pour le score, mais pour débloquer des raccourcis vitaux, à la manière d'un Souls-like. On dispose même d'un planeur pour explorer les zones librement.
La gestion de la lumière et des sons est plus que jamais au coeur des mécaniques d'infiltration. Un atterrissage un peu trop lourd sur une surface bruyante, et c'est l'ensemble des gardes de la pièce qui rappliquent. Éteindre méticuleusement toutes les sources de lumière est également une assurance-vie. Malheureusement, l'IA n'a pas vraiment évolué depuis les opus précédents. Si les ennemis ont gagné en acuité auditive, ils restent parfois d'une bêtise affligeante visuellement. Il m'est arrivé d'être accroupi à deux mètres d'un garde en plein jour sans qu'il ne réagisse. Pire, on peut alerter l'ensemble des gardes d'un bâtiment, aller se cacher quelques secondes, et revenir en constatant qu'ils ont repris exactement leur même place, sans se préoccuper plus que ça de leur voisin qui vient de se faire trucider. De quoi casser l'immersion. C'est d'autant plus frustrant que le reste du game design a fait l'objet de beaux efforts. On aurait aimé que les gardes soient aussi affûtés que les graphismes. Le côté die and retry est toujours bien présent, et la sauvegarde rapide régulière chaudement recommandée. Si vous tentez l'aventure, prévoyez absolument une manette. L'interface clavier-souris est complétement ratée. Tous les menus et l'assignation des compétences ont été entièrement pensés pour la manette, et les raccourcis clavier ne sont pas naturel pour un sou.
Styx: Blades of Greed est la suite qu'on attendait. Plus beau, plus grand, et plus libre grâce à sa structure semi-ouverte, il s'impose comme une référence de l'infiltration pure et dure. Il traîne encore quelques casseroles techniques, et cette IA qui n'est pas à la hauteur; mais le plaisir de se faufiler dans le dos d'un elfe hautain pour lui faire les poches n'a jamais été aussi intense. Si vous cherchez un jeu qui ne vous prend pas par la main et qui récompense la patience, foncez. Styx est de retour, et il est plus fourbe que jamais.