L'annonce avait de quoi faire rêver n'importe quel amateur de jeux d'espionnage : confier les clés de la licence James Bond au studio IO Interactive, géniteurs de la magistrale trilogie Hitman. Sur le papier, l'alliance entre l'agent 47 et l'agent 007 semblait une évidence. Avec 007 First Light, le studio danois relève le défi de nous conter la genèse du plus célèbre agent secret de Sa Majesté. Mais à trop vouloir s'éloigner des aventures de l'Agent 47 pour embrasser le grand spectacle hollywoodien, ce premier jet parvient-il réellement à trouver sa propre identité ?
007 First Light prend le parti pris audacieux de s'ouvrir sur une atmosphère très éloignée des standards de la franchise. On y incarne un James qui n’a pas encore gagné ses galons d'agent double zéro : un jeune soldat à peine sorti du moule, dont l’escouade tombe dans une violente embuscade lors d’une opération en Islande. Seul, livré à lui-même en territoire hostile après le crash de son hélicoptère, le futur agent doit survivre tout en assurant l'exfiltration de ses camarades. Une séquence qui lorgne davantage du côté d'un Metal Gear Solid que d'une aventure de Bond, mais elle a le mérite de piquer immédiatement la curiosité du joueur. Ayant fait ses preuves sur le terrain, James se voit approché par le mythique MI6 qui lui propose d'intégrer ses rangs, au prix d'une formation impitoyable. On enchaîne alors sur une séquence d’entraînement particulièrement bien rythmée sur l'île de Malte. La mise en scène, nerveuse et dynamique, puise allègrement ses inspirations dans les montages à la Rocky : on tire au 9mm pour se retrouver, la seconde d'après, au volant d'une Aston Martin, avant d'enchaîner sans transition sur un parcours du combattant. C'est l'occasion idéale d'introduire le casting d'agents qui graviteront autour de James. Malheureusement, la distribution s'avère très inégale. Si certains personnages crèvent l'écran par leur charisme – à l'image de Greenway, qui endosse le rôle d'un mentor omniprésent au lourd passé–, le reste du casting brille par une platitude absolue, notamment les membres du MI6. Malgré ces petits défauts, l'une des grandes forces du jeu reste sa capacité à nous livrer une "origin story" cohérente de Bond en 2026, et des méchants dans la plus pure tradition de la saga, du magnat vicieux au-dessus de tout soupçon, au pur psychopate.
Après cette généreuse mise en bouche, le jeu nous propulse dans sa première véritable mission : un test final grandeur nature au cœur d'un club londonien branché. L'ambiance n'est pas sans rappeler l'excellente mission de Berlin dans Hitman 3, et les similitudes ne s'arrêtent pas à la décoration. Côté gameplay, on retrouve cette approche systémique "débrouille-toi pour trouver la solution", mais dans une version terriblement allégée. Il ne s'agit plus ici d'assassiner une cible, mais d'approcher des contacts clés. Si l'on peut toujours espionner des conversations pour glaner des indices cruciaux ou interagir avec l'environnement pour manipuler les PNJ, la formule montre très vite ses limites. L'ensemble peine à convaincre et l'on ressent rapidement le caractère artificiel et redondant de l'expérience. La plus grande réussite de ces phases d'approche, c'est de m'avoir donné envie de relancer la trilogie Hitman. Heureusement, 007 First Light tente de sauver les meubles en y injectant un peu d'ADN de la franchise Bond.. Le système de bluff est une excellente trouvaille : surpris dans une zone restreinte, on peut tenter de se justifier (en se faisant passer pour le technicien venu changer une ampoule, par exemple). Les gadgets, fournis par la branche Q, sont également de la partie grâce à la fameuse "Q Watch". Piratage d'appareils électroniques, lasers de distraction ou fléchettes empoisonnées provoquant de soudaines nausées chez les gardes; l'arsenal est amusant et respecte le côté ingénieux de Bond. Néanmoins, l'illusion s'estompe vite. Pour caricaturer, je dirais qu’on passe son temps à allumer des aspirateurs et à mettre des lasers dans les yeux des gardes pour les distraire, entre deux scans de lentille pour afficher les points d’intérêts. Heureusement, les possibilités s’étoffent un peu en avançant dans le jeu, mais on reste toujours dans le superficiel.
Outre les moments "à la Hitman", le titre propose des séquences d'infiltration beaucoup plus traditionnelles. L'objectif est simple : traverser des zones sous haute tension en retardant au maximum le moment où l'alarme retentira. Le level design n'échappe pas aux pires poncifs du genre vidéo-ludique, des parois d'escalade opportunément badigeonnées de bleu aux sempiternels barils explosifs rouges (dont la présence en plein milieu d'un tarmac d'aéroport défie toute logique). La suspension d'incrédulité est mise à rude épreuve, mais cela reste efficace. On peste tout de même face à certaines aberrations d'un autre temps, comme l'impossibilité de déplacer les corps inconscients ou une intelligence artificielle parfois complètement aux fraises (mention spéciale au garde qui continue de fumer sa clope alors que son collègue vient de se faire assommer à un mètre de lui).
C'est paradoxalement lorsque l'infiltration échoue que 007 First Light dévoile ses meilleurs atouts. Le système de combat au corps-à-corps lorgne sans complexe vers la fluidité des Batman Arkham, misant sur le rythme des frappes et des contres. Là où ça devient “bondesque”, c’est avec la possibilité d’utiliser l’environnement autour de nous. Agripper un ennemi avant de lui claquer la tête contre un lavabo ou une armoire dans un grand fracas a quelque chose de jouissif; d’autant que la violence des coups est bien retranscrite. Lorsque la situation l'exige, le "permis de tuer" prend tout son sens lors de fusillades nerveuses et étonnamment punitives. Loin d'être un cover-shooter générique, le jeu impose une gestion stricte des munitions, nous obligeant à ramasser continuellement les armes ennemies. James Bond est fragile, et l'utilisation millimétrée des couvertures est vitale. Je l'avoue, ces phases de shoot étaient ma plus grande peur, étant quasiment absentes dans Hitman. Mais IO Interactive s’en est sorti avec brio. Bien évidemment le tout est ponctué de séquences bien scriptées à la mise en scène léchée. Certaines fonctionnent très bien, comme cette phases en avion où on doit faire tanguer le coucou de droite à gauche en piratant les commandes. D’autres moins, comme le plupart des phases de conduite.
Au final, le principal adversaire de 007 First Light n'est pas une organisation criminelle secrète, mais son propre sens du rythme. Les phases d'approche s'étirent souvent en longueur, diluant l'intensité de l'intrigue. Si la volonté de simplifier les mécaniques de Hitman pour séduire un public plus large est compréhensible, il aurait été judicieux de raccourcir ces séquences pour préserver un ryhtme intéressant. Heureusement, l’ambiance James Bond est parfaitement retranscrite et suffit à nous maintenir en haleine de bout en bout. La direction artistique est d'une élégance rare, flattant la rétine à chaque changement de destination. Mais c'est surtout l'habillage sonore qui impressionne : les partitions orchestrales aux cuivres percutants, le flegme britannique de notre héros, le soin apporté aux costumes sur mesure... L'ADN de la franchise transpire par tous les pores du jeu. Dommage qu'on ne puisse profiter de dialogues intégralement doublés en français.
Pour sa première incursion dans l'univers de Ian Fleming, IO Interactive livre un jeu d'action-aventure solide, à la réalisation soignée et aux scènes d'action particulièrement percutantes. S'il réussit haut la main son pari de nous offrir une "origin story" crédible et des gunfights tendus, 007 First Light se prend les pieds dans le tapis lorsqu'il tente de singer mollement les mécaniques d'infiltration de son grand frère Hitman. Handicapé par un rythme parfois laborieux et une IA datée, le titre compense ses faiblesses ludiques par une atmosphère bondesque absolument irréprochable. Un premier essai prometteur, qui pose des bases solides pour l'avenir de l'agent 007 dans le jeu vidéo. Le smoking est encore un peu grand, mais James a définitivement fière allure.