“Tu n’es plus dans le même monde”. Cette phrase d’Ichiban (le protagoniste principal) au tout début de Like a Dragon : Infinite Wealth en dit long. Sur l’évolution des yakuzas bien sûr, en net déclin depuis quelques années au Japon. Mais également sur l’évolution de la série, qui est désormais devenue un J-RPG qui compte dans le monde entier. Ce huitième opus débarque donc avec la lourde tâche de consolider les jolies bases posées par son prédécesseur. Il est temps d’embarquer avec notre bande de joyeux lurons direction Hawaï, pour voir ce que cet épisode a dans le ventre.
Ichiban Kasuga est un salaryman japonais ordinaire. Tous les matins, il prend son service au Hello Work (le Pôle Emploi, enfin “France Travail” nippon) du coin pour s’occuper de remettre au travail les demandeurs d’emploi. Demandeurs qui sont pour la plupart d’ex-yakuzas repentis. Une noble tâche, toutefois pas vraiment au goût de la direction. C’est ainsi que notre ami finit par être gentiment remercié un beau matin, et embarque dans une nouvelle galère, destination Hawaï. Il va tenter d’y retrouver des proches, tout en mettant à jour des complots à plus grande échelle. Voilà pour les bases du scénario de Like a Dragon : Infinite Wealth. Disons-le d’emblée : si elle n’est pas dénuée d’humour (Ichiban en mode Onizuka), l’introduction du jeu n’a pas le même impact que celle de son prédécesseur. La faute à des dialogues un peu longuets et un game design très dirigiste. On sourit au départ, tout content de retrouver notre bande de joyeux lurons, puis on commence à trouver le temps long, avant que l'arrivée à Hawaï ne marque le véritable départ de notre aventure.
Sans rentrer dans les détails, spoiler oblige, Infinite Wealth est une suite directe. Il est donc fortement conseillé, si ce n’est obligatoire, d’avoir fait Like a Dragon (ou a minima avoir vu un résumé de l’histoire) pour profiter du scénario. Un scénario qui met du temps à se lancer, mais une fois lancé, les enjeux montent crescendo. On a parfois l'impression que la trame se disperse lors de la première partie du jeu, mais c'est pour mieux poser les bases de la seconde, qui se révèle vraiment épique. Le jeu se permet même des moments de nostalgie très réussis avec Kiryu, qui touchera les fans en plein cœur. Seul bémol : les nouveaux venus risquent d'être laissés sur le bord de la route. Comme Like a Dragon, le jeu met en avant des thématiques actuelles comme les réseaux sociaux et la communication de l’information. Le titre délocalise ses enjeux, en passant d’histoire de yakuzas à un récit plus intimiste et centré sur la famille, mais également son décor : en lieu et place du Japon, on parcourt désormais Hawaï, ses palmiers, ses plages de sable fin. Bien entendu, les complots et guerres d’influence ne sont jamais bien loin. Derrière son aspect paradisiaque, l’île cache un aspect moins reluisant, où gangs et détraqués en tous genres côtoient pauvreté et misère. “Yakuza” oblige, les criminels et les voyous ne manquent pas. On passe une bonne partie de notre temps à donner des leçons de bonne conduite à des rappeurs ratés, bodybuilders ou autres surfeurs un peu trop virulents.
Et pour cela, la bonne vieille méthode des grandes baffes dans la tête est la plus efficace. Qu’on soit clair : le système de combat d’Infinite Wealth ferait presque passer celui de son aîné pour un brouillon. Tout a été amélioré, pour nous offrir davantage de dynamisme, mais aussi de profondeur. On peut désormais se déplacer (dans un rayon limité toutefois), ce qui permet d’attaquer les ennemis de dos, et même de les envoyer valdinguer sur nos coéquipiers, pour optimiser les dégâts. Le placement des adversaires tient également une place importante dans la stratégie. Des ennemis regroupés ? Je lance une grenade pour faire le ménage. Alignés ? J’utilise une compétence adaptée. Un adversaire pris en tenaille entre deux de mes personnages ? J’en profite pour en faire une balle de ping-pong. Inutile de préciser qu’un cône de chantier ou un vélo bien placé peuvent également servir d’arme. Mention spéciale à l’interaction avec le décor : balancer un ennemi avec une prise de judo sur un mur en pierre qui se casse sous son poids fait toujours son petit effet. On évite l’impression de spammer des attaques sans trop réfléchir.
Certains ennemis disposent d’une garde qui demande une attaque spéciale pour être brisée. Au niveau défensif, le système de parade parfaite revient, et permet de minimiser les dégâts subis en ayant le bon timing. Chaque ennemi ayant son propre pattern, il n’est pas toujours aisé de lire les timings d’attaque. Seul véritable défaut : un curseur pas toujours très lisible, notamment en présence de nombreux ennemis. On peut parfois se tromper de cible, ce qui est particulièrement gênant lorsqu’il s’agit de soigner un allié proche du KO. Le path finding des ennemis est lui aussi un peu hasardeux par moments. Les rues grouillent d’ennemis, et on peut désormais distinguer leur niveau de puissance par un petit curseur au-dessus d’eux. Les adversaires rouges sont d’un niveau sensiblement égal à notre équipe, tandis que les violets demandent une bonne préparation avant de s’y frotter. Un système plutôt intéressant, car il permet d’éviter l’écueil un quartier pour un niveau, trop superficiel. Ici, on ne se sent pas tout de suite surpuissant, et il faut parfois slalomer entre les groupes d’ennemis (plus facilement évitables que dans Like a Dragon d’ailleurs) pour arriver à une quête.
Le système de jobs issu de Like a Dragon est toujours de la partie. Surfeur, héros, ou chauffeur de taxi (liste non exhaustive) sont autant de spécialisations pouvant être attribuées. De ce côté, aussi, on sent que les développeurs se sont lâchés et ont apporté encore plus de profondeur au système. Il est désormais possible de conserver certaines attaques en changeant de job, ce qui permet de construire des builds inédits. Autre nouveauté, le système d’acolytes, qui permet de faire venir un personnage de soutien durant un combat, moyennant quelques dollars. J’ai une affection particulière pour le “chauffeur Uber Eats”, qui inflige de dégâts légers à tous les ennemis tout en soignant notre équipe à chaque tour. Pour éviter de casser le jeu, ces acolytes ont un nombre limité de tours (généralement 3).
Entre deux combats contre des bodybuilders, surfeurs ou rappeurs ratés, on a droit à des affrontements contre des boss particulièrement bien mis en scène. Ces affrontements sont l’occasion de voir tous les progrès accomplis depuis Like a Dragon au niveau de la stratégie en combat. La plupart des boss nécessitent une tactique bien rodée et une bonne synergie entre les personnages pour être défaits. Par exemple, rendre un ennemi vulnérable à l’électricité avec l’attaque nettoyage du chauffeur de taxi, avant de lui mettre des coups de batte électrique d’Ichiban. L’échec est d’ailleurs bien pénalisé, car on perd beaucoup de dollars à chaque fois. Dollars ô combien précieux, notamment en début de partie. Pour les adeptes du farm, il est même possible de passer les combats en mode automatique. Chaque personnage se gère alors seul en fonction des consignes qu’on a donné (privilégier l’attaque, le soin…).
Ne vous y méprenez pas. Derrière son aspect loufoque, Infinite Wealth est un véritable J-RPG. Monter en niveau, améliorer ses armes, et crafter de nouveaux équipements font partie intégrante du gameplay. Sauf qu’ici, ce n’est pas des épées ou des arcs, mais plutôt des planches de surf, ou clés à molette. On trouve même un mode “rogue lite”, avec le repaire Hawaïen. Un donjon où l’on peut se rendre à volonté et où chaque étage se compose d’ennemis de plus en plus puissants. Très pratique également pour farmer et looter des composants de crafting et équipements. On a cette fois l’impression d’être devant un vrai système de jeu, plutôt qu’un truc bricolé à la va-vite.
Mais que serait Yakuza sans ses activités secondaires ? De ce côté, cet épisode frappe fort, très fort. Les activités bien connues comme le karaoké, poker ou le mah-jong sont à nouveau de la partie, mais les développeurs ont cette fois poussé le délire encore plus loin. Livraisons façon Crazy Taxi ou application de rencontre sont des mini-jeux pouvant facilement nous prendre quelques heures de jeu. Mais la palme revient sans aucun doute à l’île Dodonko, véritable vortex temporel pour qui accroche au concept d’Animal Crossing. On se rend vite compte que ce qu’on croyait être une petite blague constitue un véritable jeu dans le jeu : on façonne son île de manière à attirer toujours plus de clients, et les heures s’enchaînent. Et que dire du retour des Sujimons, où il n’agit plus seulement de les fritter, mais également de les capturer et de les faire combattre dans des arènes façon Pokémon. La parodie va si loin qu’on est presque inquiet de voir Nintendo « enquêter » … Loin d'être de simples parodies, les Sujimons et l’île sont des véritables « jeux dans le jeu », disposant de systèmes aussi travaillés qu’addictifs. Mieux encore, toutes les récompenses acquises dans ces mini-jeux sont parfaitement intégrées au reste, et utiles dans la progression globale. Certaines activités donnent de l’équipement et de l’argent, et d’autres permettent de renforcer nos liens avec les membres du groupe, nécessaires pour déclencher de nouveaux combos en combat.
Les véritables quêtes secondaires sont d’un intérêt très variables. Ultra nombreuses (on en trouve littéralement à chaque coin de rue), elles brillent par leur inégalité. Certaines sont très réussies, de par leur propos ou leur originalité: tourner une scène de film d’action en esquivant les voitures façon James Bond fait son petit effet. D’autres ne sont pas très inspirées, en plus d’êtres très verbeuses. La plupart des quêtes annexes sont cachées derrière des phases d’exposition trop longues et mal mises en scène. Si bien qu’on a vite tendance à les zapper en se demandant pourquoi le jeu ne nous les présente pas plus rapidement. Quoi qu’il en soit, Like a Dragon : Infinite Wealth justifie complètement son sous-titre concernant son contenu annexe, qui semble véritablement infini. Il faut simplement trier le bon grain de l’ivraie pour bénéficier du meilleur contenu. Comptez environ une cinquantaine d’heures de jeu pour l’histoire principale, et largement plus de cent pour faire le contenu annexe. Point positif : on peut dévorer le contenu annexe à n'importe quel moment, les quêtes restant actives pendant tout le jeu.
Côté technique, on ne peut s’empêcher de penser que Hawaï et son cadre paradisiaque auraient mérité mieux que le Dragon Engine vieillissant. Les cinématiques sont globalement réussies, malgré des visages un peu figés. La mise en scène des combats de boss a franchi un cap depuis Like a Dragon, et certains sont mémorables. Malheureusement, « in game », on sent le moteur vieillissant. Aliasing et modélisation sommaires sont au menu, et malheureusement, Hawaï n’est pas aussi exotique qu’elle aurait pu l’être. Le décor reste essentiellement urbain, et l’absence de gouffre graphique n’aide pas à donner un sentiment de renouvellement. Heureusement, on trouve un nouveau mode de déplacement, le Segway, qui permet d’aller un peu plus vite, et de se déplacer sans avoir systématiquement recours au voyage rapide en taxi. L’ensemble tourne toutefois sans aucun accroc, du moins sur Playstation 5.
Like a Dragon : Infinite Wealth est un titre qui tient pratiquement toutes ses promesses. Plus profond dans son gameplay, et plus généreux dans son contenu, le titre de Ryu Ga Gotoku transforme l’essai. Il faudra tout de même être prêt à passer outre une réalisation un peu datée et des quêtes annexes à la qualité assez inégale. Bien peu de défauts en comparaison des immenses qualités du titre, que ce soit dans son gameplay, ses activités annexes foisonnantes ou son scénario accrocheur, bien que mettant du temps à décoller. Sur ce, je retourne sur Dondoko Island, en espérant farmer assez de Dondoko dollars pour financer mon voyage à Hawaï cet été !